LE MONDE DIPLOMATIQUE - MAI 1998 - Page 26

Faut-il avoir peur des aliments transgéniques ?

Dorothée Benoit Broweys

Pierre-Henri Gouyon


SI les plantes génétiquement modifiées couvrent d'ores et déjà 32 millions d'hectares aux États-Unis, les Européens, pour leur part, rechignent à « cultiver et manger transgénique ». Pourtant, pour la première fois en Europe, le gouvernement français a autorisé, le 27 novembre 1997, la mise en culture d'une variété de maïs manipulé, et ce sans le moindre débat sur les dimensions politiques et éthiques de ce « remodelage du vivant ». En particulier, est-il admissible que les ressources végétales soient monopolisées par des dépôts de brevets et exploitées par quelques-uns ? Rejetant le productivisme agricole, la standardisation des aliments et l'asservissement aux agrofournisseurs, les citoyens sont en droit d'exiger que les bio-industries servent prioritairement les besoins des producteurs et des consommateurs.

Maudits par les uns, sollicités par les autres, les aliments transgéniques, tels que les tomates, le maïs et le soja génétiquement modifiés, déclenchent, depuis leur autorisation à la consommation en Europe (février 1996 pour le soja, et décembre 1996 pour le maïs), une rébellion multiforme. Il semble, en particulier, inacceptable que les intérêts financiers de quelques géants industriels privent les citoyens du droit de décider non seulement des précautions à prendre en matière de manipulations génétiques, mais aussi du contenu de leur alimentation et des formes de leur agriculture (1). Dès 1980, MM. François Gros, professeur au Collège de France, et François Jacob, Prix Nobel, lançaient une mise en garde : « D'ici à l'an 2000, il ne restera vraisemblablement que certaines nations pour contrôler l'ensemble des ressources génétiques et assurer leur valorisation et leur exploitation commerciale à travers un petit nombre de variétés améliorées (2). »

Seules les plantes obtenues par transgenèse permettent la chosification d'un vivant dépecé. Elles constituent donc un formidable moyen pour s'emparer du patrimoine végétal. Les organismes génétiquement modifiés (OGM) ne sont guère plébiscités en Europe, bien que l'on consomme sans le savoir, et depuis plus de quinze ans, des substances qui en sont issues. De nombreux industriels recourent aux micro-organismes transgéniques (bactéries, levures...) pour fournir des enzymes (aux boulangers, brasseurs, viticulteurs, fromagers) ou des acides aminés utiles comme compléments nutritifs. L'essentiel de l'amidon que nous consommons provient d'amylases (enzymes) issues d'OGM. De même, ces produits transgéniques sont acceptés dans le domaine médical : une centaine de protéines recombinantes, comme l'insuline ou l'hormone de croissance, servent de médicaments, et de nombreux vaccins (hépatite B) sont obtenus par génie génétique.

Ces molécules nouvelles, issues du « microscopique », n'ont pas ému le public jusqu'à ce que cette transformation du vivant atteigne une autre échelle, et métamorphose le plus banal et le plus familier : les plantes et la nourriture qui en dérive. Inexorablement, l'agriculture s'arrime au génie génétique : les semences transgéniques emblavent cette année, 34 millions d'hectares dans le monde. Dans la course à la productivité agricole, il était logique, après le « dopage » par les engrais et la protection par les produits phytosanitaires, d'en venir à modifier les commandes mêmes du vivant. La greffe de gènes, rendue possible en 1983, permit de doter les végétaux d'aptitudes nouvelles, telle l'autodéfense. Ont ainsi été fabriquées des variétés de tomates, colza, soja, maïs, pommes de terre, courges, betteraves, coton, résistants aux herbicides totaux, aux insectes, aux maladies virales...

Les semenciers concentrent désormais l'essentiel de leurs efforts de développement sur ces plantes transgéniques. Avec deux familles vedettes : les variétés rendues insensibles aux herbicides totaux et celles résistantes aux insectes. Ces dernières constituent 90 % des variétés commerciales ou en attente de mise sur le marché. Estimés - il y a dix ans - comme les plus rentables à greffer, ces atouts agronomiques ne sont pas forcément avantageux pour tous les acteurs de la production alimentaire. Les intérêts sont, en effet, divergents : quand les semenciers cherchent des situations de monopole et une rentabilité à court terme, les agriculteurs craignent les dépendances ou la dégradation de leurs outils agronomiques ; quand les importateurs prônent la souplesse des échanges et de moindres coûts ou contraintes, les consommateurs revendiquent la qualité et la traçabilité.

Le rapport de forces se radicalise entre industriels de l'agroalimentaire et distributeurs autour de la question de l'étiquetage. Les consommateurs européens réclament de savoir et de choisir ce qu'ils mangent. Une revendication que légitime le règlement communautaire « Nouveaux aliments », du 27 janvier 1997, exigeant la mention de l'origine transgénique dès lors que l'aliment diffère de son « équivalent » traditionnel. En prenant la nature chimique comme critère de l'étiquetage, ce règlement est un gouffre sans fond ! Ses modalités d'application « flottent » au gré des interprétations. Depuis plus d'un an, les décideurs tergiversent sur les ingrédients qui « font la différence » : protéines modifiées (position de l'Association nationale des industries agroalimentaires - ANIA - en France) ou gènes greffés (position de la Commission européenne). Ces ergotages sont le reflet de refus radicaux : l'Autriche, l'Italie, le Danemark continuent de vouloir bannir les OGM sur leur territoire.

Un casse-tête : la détection

Alors que, depuis le 1er novembre 1997, les dérivés de soja et maïs importés des États-Unis - provenant pour 5 à 15 % de plantes transgéniques - ont obligation d'étiquetage (du fait du règlement de la Commission européenne du 19 septembre 1997), les produits restent vierges de toute mention transgénique (3) ! L'ANIA a toutefois émis une liste d'ingrédients protéiques à étiqueter (farines, protéines de soja et leurs dérivés, extraits de fèves de soja, farine ou semoule de maïs et son gluten). Cette solution exclut le repérage de l'origine transgénique pour les huiles ou la lécithine de soja (émulsifiant), alors même que l'Institut national de la consommation (INC) prône un étiquetage de tous les OGM, additifs compris...

Enfin, l'application du règlement « nouveaux aliments » bute sur un autre casse-tête : la détection. Car les étiquettes n'ont de valeur que si leur contenu est vérifiable. Or les techniques de sondage développées impliquent des coûts importants, l'accès à la construction génétique (toujours confidentielle) et des ingrédients encore identifiables après transformation industrielle. L'analyse génétique apparaît comme le procédé le plus fiable. Elle consiste à aller à la « pêche au gène » greffé par une réaction appelée PCR (polymerase chain reaction). Mais s'il faut payer 2 000 francs pour un seul sondage, on imagine que la prolifération des constructions génétiques va rendre prohibitif le coût de la détection, car on n'a pas prévu de le faire acquitter par les semenciers. De plus, les services de la répression des fraudes, responsables des contrôles, vont dépendre du bon vouloir des semenciers (dépositaires des variétés transgéniques) pour accéder aux amorces - fragments du gène greffé - indispensables à la détection.

L'idée de recourir à une portion dite promoteur (sorte d'interrupteur moléculaire), accompagnant systématiquement la greffe, est intéressante, mais sans avenir. Le promoteur couramment utilisé, détenu par la firme Monsanto, coûte trop cher et va peu à peu être remplacé. Il n'est donc pas question de miser sur cette « signature transgénique » non durable.

La mise en place de filières séparées, avec traçabilité, offrirait l'alternative requise. Elle relève cependant de la gageure, dans la mesure où les importateurs imposent les mélanges pour éviter tout boycottage. De plus, les dépendances alimentaires européennes, notamment pour la nourriture animale, empêchent toute éviction complète du soja ou du maïs venus des États-Unis, d'autant que le volet agricole des accords du GATT de 1993, verrouillé par l'Organisation mondiale du commerce (OMC), offre des débouchés garantis à ces exportations américaines. Ainsi, les incohérences réglementaires, les vides juridiques et les inerties concernant l'étiquetage aboutissent à berner les consommateurs.

Beaucoup d'agriculteurs du Vieux Continent se sentent aussi leurrés, notamment, en France, ceux qui se retrouvent au sein de la Confédération paysanne. Ils ne voient guère les avantages qu'offrent les semences transgéniques, même si Novartis annonce une augmentation de 6 % du revenu brut tiré de son maïs antipyrale. Cette semence coûte, en France, 25 % de plus que la semence conventionnelle, soit un surcoût quasi équivalent au traitement contre la pyrale. Bien sûr, le besoin de main-d'œuvre est moindre..., mais est-ce un bon argument alors que le chômage augmente et que les campagnes se désertifient ? D'autant qu'à la récolte les moissons devront être séparées et risquent d'être difficiles à vendre.

En utilisant des plantes rendues résistantes aux herbicides, nombre d'agriculteurs craignent que les croisements avec des mauvaises herbes ne transfèrent le caractère aux plantes sauvages. Il serait alors impossible de se débarrasser des repousses, et les herbicides totaux actuels auraient perdu toute efficacité... Certains soupçonnent la firme Monsanto de faire peu de cas de l'avenir de son herbicide, le Round Up. Cette multinationale vient en effet de perdre son monopole sur ce produit, qui appartient désormais au domaine public. Ces « fuites de gènes » vers les herbes sauvages, mises en évidence dans le colza et la betterave, ont conduit l'Institut national de la recherche agronomique (INRA) à s'interdire, en tant qu'obtenteur, tout dépôt de variété de colza résistante aux herbicides.

Un même sabordage est à craindre pour les insecticides issus de la bactérie Bacillus thuringiensis (Bt), qui constituent les seuls recours pour l'agriculture biologique et qui, s'ils sont produits au sein même des tissus végétaux d'une plante transgénique, peuvent opérer une pression de sélection susceptible de rendre insensibles les populations d'insectes cibles. La menace est sérieuse, au point que l'Agence américaine de protection de l'environnement (EPA) préconise de ménager des « zones refuges », c'est-à-dire des secteurs de semis conventionnels représentant 15 % à 30 % des surfaces transgéniques.

En fin de compte, le plus préoccupant réside dans l'appropriation, par les firmes agrochimiques, d'atouts stratégiques jusqu'alors partagés par tous. « L'histoire de la génétique agricole consiste à déposséder l'humanité des facultés de reproduction et de multiplication du vivant, pour la conférer aux investisseurs (4) », affirme M. Jean-Pierre Berlan, chercheur à l'INRA. Désormais, seules quelques multinationales, qui ont breveté certaines capacités naturelles des plantes, décident souverainement de leur usage. Elles détiennent tous les savoir-faire, « de la fourche à la fourchette ».

Les firmes Pioneer, Novartis, Monsanto, Hoechst Schering-AgrEvo, Rhône-Poulenc-Rorer, se livrent en effet, depuis deux ans, à des jeux d'alliances et de rachats, tant du côté des sociétés de biotechnologies que sur le versant agroalimentaire. En cadenassant aussi bien les gènes-clés et les variétés performantes que les débouchés alimentaires, elles sont devenues maîtresses des champs... et des assiettes. Leurs efforts s'orientent d'ailleurs vers des plantes aux produits aptes à améliorer la santé : leur objectif est de pénétrer le marché des aliments, qui représente 750 milliards de francs, soit cinquante fois plus que celui des produits phytosanitaires.

Course au rendement

Les grands arguments invoqués publiquement - réduction de la famine dans le monde, suppression des produits phystosanitaires polluants - sont autant de mystifications. Si le président de Monsanto, M. Bob Shapiro, est dans son rôle lorsqu'il les met en avant (5), on est en droit de s'indigner qu'elles soient également reprises par les dirigeants d'organismes internationaux comme l'Organisation mondiale de la santé (OMS) ou la Banque mondiale. Graves aussi sont les abus de pouvoir des « experts » , qui, au nom d'une impartialité mythique, multiplient les affirmations péremptoires hors de leur domaine de compétence. Aussi devient-il urgent de séparer les rôles : on ne saurait être à la fois expert et décideur comme l'ont été, dans le passé, des membres de la Commission du génie biomoléculaire (CGB).

En France, la pression du public, hostile à la mise en culture du maïs de Novartis, avait obligé le gouvernement de M. Juppé à battre en retraite. Et si, en novembre 1997, celui de M. Jospin a finalement donné son autorisation, il s'est agi, a-t-il été proclamé, d'un « oui mais ». Seul, le maïs de Novartis a reçu le feu vert, le colza et la betterave étant loin de recevoir un aval identique. Il n'empêche que l'acceptation française constitue un tournant majeur, et un précédent.... Le débat public, également appelé « conférence de consensus », qui se déroulera en juin prochain à Paris, n'aura d'impact que s'il transforme les modes de décision. Le député Jean-Yves Le Déaut, président de l'Office parlementaire des choix scientifiques et technologiques, qui a la charge de l'organisation de ce débat, avoue « craindre que les OGM dans l'agriculture s'appuient sur une hypothétique course au rendement et à la productivité. Ils remettent en cause le modèle américain, qui s'oppose à nos priorités agricoles françaises. »

Alors que les conflits s'attisent, un comité d'éthique de l'environnement, jumeau du Comité consultatif national d'éthique (CCNE), pourrait constituer un élément de réponse utile. Pour M. Michel Tibon-Cornillot, « la reconstruction du vivant crée une interface entre l'ordre du vivant et l'ordre humain. Cet événement engendre des effets sociaux bouleversants qu'il faudra savoir accompagner (6) ». Pour leur part, le sociologue Philippe Roqueplo (7) et la juriste Marie-Angèle Hermitte (8), préconisent des confrontations d'experts, sur le mode contradictoire d'un procès, ce qui permettrait d'aboutir à des arbitrages publics, et donc à des décisions s'imposant à tous, et en particulier, on l'espère, aux géants de la bio-industrie.

Dorothée Benoit Broweys et Pierre-Henri Gouyon


(1) Lire le dossier « Organismes génétiquement modifiés, ô Grande Mystification », Campagnes solidaires, mensuel de la Confédération paysanne, no 114, décembre 1997.
(2) Lire Jacques Grall et Bertrand Roger Lévy, La Guerre des semences, Fayard, Paris,1985.
(3) Cette situation se complique d'autant plus que trois autres constructions transgéniques de maïs, ainsi qu'une variété de colza vont faire prochainement leur entrée sur le marché des Quinze après avoir reçu en mars dernier l'aval du comité scientifique de la Commission européenne.
(4) Campagnes solidaires, no 116, février 1998.
(5) Voir l'argumentaire de Monsanto in Des inconnus dans nos assiettes, Castells Éditions, Paris, 1998.
(6) Michel Tibon-Cornillot, Les Corps transfigurés, Seuil, Paris, 1992.
(7) Lire Philippe Roqueplo, « Contre l'état d'urgence », Manière de voir no 38, « Ravages de la technoscience », mars-avril 1998, et Entre savoir et décision, l'expertise scientifique, INRA Editions, Paris, 1997.
(8) Lire Marie-Angèle Hermitte, « Ces gènes indésirables », Le Monde diplomatique, mai 1994.

LE MONDE DIPLOMATIQUE -MAI 1998 - Page 26